lundi 8 décembre 2008

Télé publique : une troublante précipitation

Personne ne conteste qu'il faut réformer l'audiovisuel public, accroître son efficacité, l'émanciper de la tutelle de l'audimat. Personne ne nie la nécessité de passer d'un nationalisme de chaîne à un patriotisme de groupe, de trouver une solution pour les « placardisés » de Radio France ou de France Télévisions. Personne ne se fait même plus d'illusions sur la facture sociale de ce chantier complexe qui se prolonge aujourd'hui à l'Assemblée. Trop complexe, justement, pour être mené à la hussarde.

C'est la première question que soulève le projet de suppression de la publicité, programmé selon la procédure d'urgence, mais enlisé sous une avalanche de procédures et d'amendements de gauche : pourquoi faudrait-il offrir, dès le 5 janvier, date imposée par l'Élysée, des programmes découlant d'un projet qui n'est pas encore voté pour cause de désaccords jusqu'au sein de la majorité ? Pourquoi imposer, quand le premier souci est de garder son travail et de manger jusqu'à la fin du mois, une réforme qu'aucune urgence n'impose ?

Dans l'embouteillage parlementaire, attendent des textes plus utiles pour l'avenir du pays. Au lieu de cela, le gouvernement s'acharne à faire passer une loi qui coûtera, à terme, en taxes nouvelles, l'équivalent du déficit actuel des hôpitaux. Ou la moitié du RSA dont le financement avait provoqué tant de psychodrames dans la majorité. Sans compter que la nécessité de remplacer les tunnels d'annonces commerciales, ainsi supprimés par des programmes supplémentaires, suppose des moyens accrus, alors que la compensation durable du manque à gagner publicitaire n'est pas garantie.

On n'ose penser que cet empressement vise à satisfaire les intérêts de groupes privés, amis du pouvoir, même s'il est acquis qu'ils récupéreront la part de gâteau publicitaire abandonnée par les radios et télés publiques. On n'ose croire qu'un exécutif qui nomme ou évince déjà qui il veut, quand il veut, ait un besoin si urgent de désigner ou révoquer les patrons de l'audiovisuel public, sans que le Conseil supérieur de l'audiovisuel ou les parlementaires ne puissent réellement s'y opposer. On n'ose imaginer que l'intérêt suprême de la nation est menacé, au point qu'il faille contrôler tout ce qui transite par les ondes.

Même en exonérant la majorité d'aussi vilaines intentions, la seconde question soulevée par cette réforme reste entière : n'est-il pas dangereux - terme employé par certains à l'UMP, et au MoDem - d'offrir à un pouvoir, de droite aujourd'hui, de gauche demain, qui oublierait d'être pluraliste et tolérant, toutes les manettes de l'information, comme à la plus sombre époque de l'ORTF ?

En dépit des promesses mirifiques, apaisantes et détaillées d'un gouvernement qui se comporte comme le chef des programmes, il est très difficile d'imaginer tout l'impact de cette loi. Mais on peut, sans se tromper, affirmer que le remplacement de recettes privées par un financement public va accroître l'emprise du politique sur l'information. La menace permanente de la sanction financière risque de nuire à la crédibilité des contenus. On va remplacer la dictature de l'audimat par une loi du chèque et de la punition personnelle qui encouragera davantage le conformisme que l'audace, la soumission que la vigilance.

Sous le prétexte honorable d'offrir le bonheur télévisuel pour tous, dès 20 h 30 - la gauche avait eu la même idée de supprimer la publicité -, cette loi crée les conditions des pires dérapages. Franchement, on peut redouter que l'usage immodéré de cette réforme, trop précipitée pour ne pas être suspecte, soit potentiellement pire que les inconvénients, bien réels, de la course à l'audience.

Michel URVOY

Publié par
Ouest-France, édito du lundi 8 décembre